Bruxelles/Lausanne - Regards croisés - 1/10
Arbres condamnés, arbres protégés : le syndrome bruxellois
Depuis 2010, la Région bruxelloise voit disparaître ses arbres par milliers. À Lausanne, c’est l’inverse : la ville se veut ville-forêt et protège ses arbres comme son patrimoine.Dans les rues de Bruxelles, les tronçonneuses ont trop souvent le dernier mot. Mi-décembre 2025, au boulevard Anspach, des dizaines d’arbres ont subi, pour des motifs de sécurité publique, des élagages lourds assimilables, du point de vue biologique, à des abattages fonctionnels, laissant les riverains sidérés face à un paysage urbain brutalement amputé(1). Depuis 2010, pas moins de 72'000 arbres à haute tige ont été condamnés en Région de Bruxelles-Capitale(2). Ces chiffres alarmants interrogent : les arbres ne sont-ils que du mobilier urbain, taillable et corvéable à merci ? Ailleurs, comme à Lausanne, une autre vision émerge, où la ville se conçoit comme une « ville-forêt », un écosystème vivant à préserver et où tout est question de posture, d’organisation et de transparence. Comparaison n’est pas raison, mais elle peut être source d’inspiration. Et si Bruxelles regardait du côté de sa voisine helvétique pour repenser son rapport à l’arbre, pilier de la qualité de vie urbaine ?
La posture d'une ville qui se pense «ville-forêt»(3)
A Lausanne, les arbres ne sont pas un simple décor : ils constituent un patrimoine à protéger, au même titre que les bâtiments historiques ou les espaces verts. Cette approche découle de la loi cantonale vaudoise sur la protection du patrimoine arboré (4), entrée en vigueur en 2022, qui s'appuie sur la législation fédérale de 1966. L'objectif ? Préserver les arbres existants tout en développant une canopée capable de rafraîchir la ville, de lutter contre les îlots de chaleur et de soutenir la biodiversité. Les arbres y jouent des rôles multiples : écologiques, paysagers, sociaux et même historiques. Ils sont intégrés aux grands enjeux urbains, comme la mobilité ou l'adaptation au climat.
Un cadre institutionnel différent qui n'empêche pas l'inspiration
Lausanne et Bruxelles gèrent toutes deux un contingent d'arbres urbains et d'arbres forestiers : à Lausanne, on compte 1'900 ha de forêt propriété de la ville, en Région de Bruxelles-Capitale, la Forêt de Soignes en compte 1'665 ha. Elles évoluent cependant dans un cadre institutionnel différent : on peut comparer les initiatives de la ville de Lausanne à celles d'une des 19 communes bruxelloises, les lois cantonale et fédérale à l'Ordonnance nature(5) de la Région de Bruxelles Capitale puisqu'en Belgique, la protection du « patrimoine arboré » est surtout organisée au niveau des Régions. Aucune loi nationale n'est consacrée à la protection du patrimoine arboré du pays. De même, ce sont les Régions qui sont censées mettre en œuvre les directives européennes de protection de la nature.
Le syndrome bruxellois
La Région de Bruxelles-Capitale n'est pas en reste. Sur papier. La Région promeut une vision stratégique de l'arbre urbain via la publication de principes directeurs et de recommandations. Mais ces principes ne parviennent pas à s'imposer sur le terrain des 19 communes de manière unifiée. L’Ordonnance Nature, qui rassemble dans un seul texte les différentes réglementations liées à la protection de la nature, constitue une base légale pour la mise en place des divers plans nature de la Région. Elle est l’une des législations les plus complètes en Europe.
La Région de Bruxelles-capitale dispose d'un arsenal étendu pour protéger son environnement(6) qui semble pourtant inefficace : en effet, à Bruxelles, l'imperméabilisation des sols a doublé depuis 1955, passant à 53 % en 2022(7), tandis que la couverture arborée est passée de 55 % en 2016 à 49% en 2023(8). Entre 2010 et 2025, 72.450 arbres adultes ont été admis à l'abattage, soit une moyenne de 3.800 arbres par an. En date du 1er juillet 2026, 636 permis d’abattage supplémentaires ont été délivrés, 1.067 sont visés par de nouvelles demandes qui s’ajoutent aux 2.140 encore à l’instruction depuis 2025. Soit donc à ce jour, un total de 3.207 arbres additionnels en danger. Encore plus interpellant, notre analyse révèle que 70% de ces abattages concernent des projets publics ou parapublics. La pression sur le patrimoine arboré bruxellois procède donc essentiellement de choix politiques insuffisamment arbitrés, pris bien trop souvent en l’absence de vision globale et de long terme.(9)
La correction de cette situation incombe désormais aux élus communaux et régionaux de la législature actuelle et suivantes. Espérons que le plan re-nature (10)en cours d'élaboration par Bruxelles Environnement à l'heure où nous écrivons ces lignes, contribuera à stopper cette dynamique.
A Lausanne, c'est le Plan d'Aménagement Général (l'équivalent du PRAS bruxellois) qui consacre la protection des arbres de la ville via son article 56 :
En dehors des surfaces soumises à la législation forestière, tout arbre d’essence majeure (voir art. 25), cordon boisé, boqueteau et haie vive est protégé sur tout le territoire communal.
Les arbres et la forêt constituent un enjeu majeur du développement urbain et de l’adaptation aux changements climatiques. Les valeurs environnementale, paysagère, patrimoniale et sociale des arbres en font l’un des "gardiens de la qualité de vie urbaine".
Sont protégés à Lausanne : les arbres, les allées d'arbres, les cordons boisés, les bosquets, les haies vives (sauf les haies monospécifiques ou exotiques), les buissons, les vergers et fruitiers haute tige, non soumis à la législation forestière. Ne sont pas protégés : les buissons en zone à bâtir, l’agroforesterie.
>>> Épisode suivant (2) : L'audace lausannoise oppose la vision de la Suisse à la situation bruxelloise. Lausanne vise un objectif chiffré de 40 à 50% de canopée d'ici 2040, tandis que Bruxelles se limite à des déclarations d'intention environnementales sans objectifs de conservation clairs. >>>
Sources
(1) abattages au boulevard Anspach : https://bx1.be/categories/news/la-ville-de-bruxelles-abat-les-arbres-du-boulevard-anspach-ecolo-groen-denonce-un-abattage/
(2), (9) analyse POWER4trees de la base de données openpermits.brusssels. Ce chiffre reprend l’ensemble des arbres pour lesquels un permis d’abattage a été octroyé, pour des projets privés et publics, hors gestion de la Forêt de Soignes et hors abattages illégaux. C’est donc une estimation minimale.
https://openpermits.brussels/fr/theme/tree_cutting/2026
(3) stratégie de préservation et d'augmentation du patrimoine arboré lausannois : https://www.lausanne.ch/vie-pratique/nature/patrimoine-arbore/patrimoine-arbore-et-forestier.html
(4) bases légales à Lausanne : https://www.vd.ch/environnement/biodiversite-et-paysage/patrimoine-arbore-1-1#c2102383
(5) ordonnance nature : https://environnement.brussels/citoyen/reglementation-et-inspection/obligations-et-autorisations/legislation-relative-la-conservation-de-la-nature-en-region-de-bruxelles-capitale
(6) Arsenal législatif régional
- Le Réseau écologique européen NATURA 2000 (Directive Oiseaux et Directive Habitats) au niveau régional bruxellois (https://environnement.brussels/citoyen/reglementation-et-inspection/obligations-et-autorisations/legislation-relative-la-conservation-de-la-nature-en-region-de-bruxelles-capitale)
- L’Avis du Conseil supérieur bruxellois de la conservation de la nature (CSBCN) au Ministre de tutelle ainsi qu’au Gouvernement bruxellois sur toutes les questions relatives à la conservation de la nature (https://environnement.brussels/pro/nos-actions/plans-et-politiques-regionales/le-conseil-superieur-bruxellois-de-la-conservation-de-la-nature-csbcn)
- Le Plan Nature, qui est lui aussi une mise en œuvre de l’Ordonnance Nature (https://environnement.brussels/sites/default/files/user_files/prog_20160414_naplan_fr.pdf)
- Le Plan de gestion de l’eau (GIEP) (https://environnement.brussels/sites/default/files/user_files/resume_non_technique_pge_fr.pdf)
- Le Plan de stratégie Good Soil adopté en vue de protéger et améliorer les sols bruxellois (https://alfresco.environnement.brussels/share/s/NorLCdisSAqfcdtzJwzRyQ)
- L’inventaire du Patrimoine culturel établi par la Direction du Patrimoine culturel chez URBAN recense les arbres remarquables de la capitale (https://sites.heritage.brussels/)
- Certains plans communaux ont établi une Charte de l’arbre (Ixelles, Bruxelles ville)
- La Motion d’urgence climatique et environnementale adoptée à l’unanimité par l’ensemble des 19 communes
- Le Plan régional d’Affectation du Sol – PRAS https://perspective.brussels/fr/outils-de-planification/plans-et-programmes-dinitiative-regionale/pras
- Le CoBat - code Bruxellois de l’Aménagement du territoire - dont les articles 2,3 et 4 n’ont aucune application effective sur le terrain. Il n’y a pas encore eu de rapportage comme requis. https://perspective.brussels/fr/outils-de-planification/code-bruxellois-de-lamenagement-du-territoire-cobat
- Un arsenal légal existe, comprenant la Protection trentenaire, le code rural, le code civil ;
- La décision de Justice rendue le 29 octobre 2025 par le Tribunal de Première Instance dans le dossier qui opposait le collectif citoyen We Are Nature à la Région bruxelloise, décision qui impose un moratoire protégeant les terrains non bâtis d’une surface supérieure à 0,5 hectare, jusque fin 2026, n’est pas respectée actuellement par la Région. https://wearenature.brussels/decouvrez-le-jugement-des-maintenant/
(7) imperméabilisation des sols : https://ibsa.brussels/themes/environnement-et-energie/environnement-et-territoire
(8) couverture arborée : https://environnement.brussels/citoyen/documentation-et-outils/etat-des-lieux-de-lenvironnement/couverture-vegetale-et-qualite-biologique
(9) voir note (2)
(10) plan renature : https://renature.brussels/fr/plan-renature-brussels
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