Pavages perméables : la Flandre ose, la Wallonie hésite, Bruxelles attend
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Chaque mètre carré de sol que l'on imperméabilise est un mètre carré qui ne respire plus, ne boit plus, ne rafraîchit plus. À Bruxelles, 53,2 % du territoire était déjà imperméable en 2022 — 8 645 hectares de bitume, de dalles et de béton sur les 16 242 que compte la Région (Bruxelles Environnement). Et pendant ce temps, une technologie simple, mature et disponible attend qu'on lui fasse une place : le revêtement perméable.
Pavés drainants, dalles à joints ouverts, dolomie stabilisée, graviers stabilisés, béton poreux. Ces matériaux laissent l'eau de pluie s'infiltrer là où elle tombe, rechargent les nappes, soulagent les égouts et tempèrent les îlots de chaleur. Rien de futuriste. Et pourtant, la Belgique avance en ordre dispersé. Trois Régions, trois philosophies. Petit tour d'horizon — parce que comprendre les règles, c'est déjà commencer à agir.
La Flandre : la plus contraignante, la plus claire
C'est sans conteste la Flandre qui a posé le cadre le plus structurant. Depuis le 2 octobre 2023, la Gewestelijke Stedenbouwkundige Verordening Hemelwater (GSVH) — la nouvelle ordonnance régionale sur les eaux pluviales — impose l'infiltration comme principe de base pour toute nouvelle construction, rénovation lourde ou (ré)aménagement de surface (Departement Omgeving Vlaanderen). Depuis le 7 janvier 2025, elle s'applique aussi au domaine public (GreenPro).
Le texte fixe des seuils techniques précis : une perméabilité minimale de 5,4 × 10⁻⁵ m/s (soit 540 litres par seconde et par hectare), des joints couvrant au moins 10 % de la surface pour les pavés à joints ouverts, une fondation elle aussi drainante (Ebema). Surtout, la Flandre crée une véritable incitation : un revêtement perméable dont la pente reste inférieure à 2 % (récemment porté à 5 % pour les accès classiques) n'est plus comptabilisé dans la surface de ruissellement et dispense d'aménager un dispositif d'infiltration supplémentaire (Omzendbrief OMG/2025/02). Autrement dit : le perméable devient le choix par défaut, pas la contrainte.
Ce cadre s'inscrit dans une vision plus large, le bouwshift : zéro artificialisation nette de l'espace ouvert d'ici 2040, et un retour au niveau de bétonisation de 2015 à l'horizon 2050 (Vilt). En milieu rural et dans les zones d'espace ouvert, l'enjeu n'est même plus le revêtement mais l'arrêt pur et simple de la prise d'espace.
La Wallonie : l'infiltration d'abord, mais peu de seuils
La Wallonie raisonne par hiérarchie. Son Référentiel régional Gestion des eaux pluviales (2023) impose une cascade : infiltrer dans le sol en priorité, puis seulement, à défaut, rejeter vers une eau de surface, et en tout dernier recours vers l'égout (SPW Territoire). Toute habitation dont le permis a été délivré après le 31 décembre 2016 est tenue d'évacuer ses eaux pluviales par infiltration en premier lieu, et de limiter l'imperméabilisation : réduire l'emprise au sol, utiliser des revêtements perméables, désimperméabiliser dès que possible.
Depuis le 1ᵉʳ octobre 2025, les nouveaux formulaires de permis du CoDT collectent même les données d'artificialisation, de pleine terre et d'imperméabilisation — et, signal intéressant, les surfaces en pavés semi-perméables ne sont pas comptées comme imperméabilisées (SPW Territoire — FAQ). Le Schéma de développement du territoire (SDT) cible particulièrement les terrains de plus de 0,5 hectare avec un taux de pleine terre.
La logique wallonne est donc cohérente, mais davantage incitative que prescriptive : peu de seuils techniques chiffrés et obligatoires comparés à la Flandre. La distinction urbain/rural y est implicite — l'infiltration est plus facilement réalisable sur les grandes parcelles rurales, tandis que les centres urbains denses se heurtent vite aux contraintes de sous-sol et de pollution.
Bruxelles : le paradoxe de la ville la plus minéralisée
Et Bruxelles ? La Région la plus densément bâtie est aussi celle qui a le plus à gagner — et le plus à rattraper. Le socle remonte loin : dès 2011, la recommandation EAU02 du Guide pour la conception des espaces publics fixait, pour l'espace public, des coefficients de perméabilité minimaux — 15 % pour une rue, 30 % pour une place — et encourageait déjà graviers, dolomie stabilisée et pavés drainants (Bruxelles Environnement — EAU02, 2011). Quinze ans plus tard, ces chiffres tiennent toujours lieu de référence historique… mais semblent n'avoir jamais été révisés.
Le véritable standard actuel, c'est le Vademecum sur la gestion des eaux pluviales en milieu urbain (2023), établi conjointement par Bruxelles Mobilité et Bruxelles Environnement. Il érige la gestion intégrée des eaux pluviales (GIEP) en nouveau standard régional, hérité de l'accord de gouvernement de 2019 : stocker l'eau au plus près de l'endroit où elle tombe, privilégier des ouvrages infiltrants et végétalisés (« nature based solutions »), rompre avec le réflexe du « tout au tuyau » (Vademecum GIEP, 2023). C'est une vraie montée en exigence : le revêtement perméable n'y est plus une option esthétique parmi d'autres, mais une brique d'un cycle de l'eau à reconstruire. Pour les particuliers, les pages réglementaires actualisées en 2025 vont jusqu'à viser le « zéro rejet » d'eaux de pluie à l'égout (Bruxelles Environnement, 2025).
La Région ne manque donc pas d'ambitions sur le papier. La stratégie Good Soil, approuvée en mai 2024, étudie la faisabilité de la fin du pavage des sols d'ici 2050 et l'adoucissement de sols déjà imperméabilisés ; le projet Ville-Nature mise sur le dépavage et la végétalisation (Bruxelles Environnement). Certaines communes vont plus loin : la Ville de Bruxelles a longtemps proposé une prime de perméabilisation (75 % des travaux, plafond 1 000 €), désormais intégrée depuis 2024 à une prime unique “Projets de valorisation des eaux de pluie et de biodiversité” (Ville de Bruxelles).
Le problème ? Du Vademecum aux primes communales, ces outils restent fragmentés et largement incitatifs. La GIEP fixe un cap et des bonnes pratiques, mais pas le verrou réglementaire chiffré que la Flandre, elle, a osé poser. Là où Bruxelles recommande, conseille et subventionne, la GSVH flamande impose. Résultat : pour la Région qui imperméabilise déjà plus de la moitié de son sol, le décalage entre l'ambition affichée — réelle, documentée, répétée depuis 2011 — et la règle réellement opposable est devenu intenable.
L'angle mort : un secteur de la construction qui manque d'audace ?
Et si l'éléphant dans la pièce était ceci. Le revêtement perméable n'est pas une utopie de laboratoire : c'est un produit fini, normé, disponible en catalogue. Les fabricants belges proposent déjà des pavés conformes aux exigences flamandes les plus strictes (Ebema). La technologie est là. Ce qui manque, c'est l'imagination.
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Le secteur de la construction continue trop souvent de poser du bitume et des dalles pleines par habitude, par réflexe de coût, par paresse de conception. Les revêtements perméables traînent une réputation de produit de niche, réservé aux clients « éco-conscients », freiné par un coût initial perçu comme supérieur et par une méconnaissance des bénéfices à long terme (étude marketing, Semantic Scholar). On reste sur le familier et le moins cher, au lieu de saisir une opportunité formidable.
Car c'en est une. Désimperméabiliser et perméabiliser, ce n'est pas seulement gérer l'eau : c'est rendre les villes plus belles, plus fraîches, plus vivantes. Une place en dolomie claire et ses arbres ne ruisselle pas, ne brûle pas sous la canicule, et offre un cadre infiniment plus agréable qu'une dalle de béton. Le secteur qui s'emparera vraiment de cette transition — architectes, entrepreneurs, fabricants, maîtres d'ouvrage publics — ne se contentera pas de respecter une norme. Il fabriquera la ville désirable de demain. Pensée avec le sol, et non contre lui.
Perméabiliser et soutenir les sols vivants
Comparons sans détour. La Flandre a osé la règle contraignante. La Wallonie a posé la hiérarchie de l'infiltration. Bruxelles, la plus minéralisée des trois, en reste aux recommandations et aux primes. Ce n'est plus tenable.
Il est temps de changer de paradigme : cesser d'imperméabiliser les sols en Région bruxelloise. Se donner des objectifs régionaux mesurables de perméabilisation. Les décliner par commune. Y allouer les ressources adéquates. Chaque nouveau permis qui bétonne un terrain vivant est une faute envers la ville et envers le climat. Comme l'a jugé le Tribunal de 1e instance francophone de Bruxelles le 29 octobre 2025 : il a condamné la Région à suspendre l'urbanisation et l'imperméabilisation des terrains non bâtis de plus de 0,5 hectare, jusqu'à la révision du PRAS et au plus tard jusqu'au 31 décembre 2026 (We Are Nature). Une décision historique, exécutoire immédiatement, obtenue par les ASBL We Are Nature.Brussels et Bruxelles Nature, rejointes par 1 330 citoyens (Le Vif).
Plutôt que de l'appliquer, la Région a fait appel le 19 mars 2026 et adopté une simple circulaire pour éviter d'instaurer un véritable moratoire (urban.brussels). We Are Nature se bat aujourd'hui pour que la décision soit pleinement respectée, réclamant même des astreintes (BX1).
C'est ce combat qu'il faut soutenir. Pour la Friche Josaphat, le Marais Wiels, le Marais Biestebroeck, le Carré des Chardons et tant d'autres sites menacés. Parce qu'un sol vivant n'est pas un terrain en attente de béton : c'est un bien commun, essentiel à notre santé, à notre fraîcheur et à la résilience de la ville.
Le sol vivant qui reste respire encore. À nous de ne pas l'étouffer.